QUAND LE CALME FAIT PEUR
Je vous partage ce texte ci-dessous de Cédric JARDEL, qui est une piste à explorer quand on est en hyperactivité avec l'impossibilité de se poser à l'intérieur de soi.
Il y a une vérité que j’ai mis longtemps à accepter. Une vérité inconfortable, parce qu’elle ne flatte ni l’ego spirituel, ni le mental travailleur. Si le calme m’angoissait, ce n’était pas parce que je manquais de conscience. Ce n’était pas parce que je n’avais pas assez compris, pas assez médité, pas assez travaillé sur moi. C’était parce que mon système nerveux n’associait pas le calme à la sécurité. Pendant des années, j’ai cru que l’agitation intérieure était un échec personnel. Un manque de discipline. Un retard sur le chemin. Alors je me suis appliqué. J’ai cherché à comprendre encore plus. À analyser mes réactions, mes schémas, mes blessures. À empiler les concepts, les lectures, les prises de conscience. Et pourtant, dès que le silence s’installait, quelque chose en moi se contractait
LE CALME COMME TERRITOIRE INCONNU :
J’ai fini par voir ce que je refusais de regarder. Pour un système nerveux habitué à l’alerte, le calme n’est pas un refuge. C’est un territoire inconnu. Et l’inconnu, pour le corps, n’est jamais neutre. Quand l’hypervigilance a longtemps été la norme, l’absence de stimulation ressemble à une perte de repères. Le corps ne sait plus quoi faire . Il ne sent plus les frontières. Il interprète le vide comme un danger potentiel. Alors il réagit par l’ennui, l’angoisse, l’envie de relancer quelque chose, n’importe quoi. Un conflit. Une pensée. Une émotion forte. Juste pour retrouver une sensation familière
POURQUOI COMPRENDRE NE SUFFIT PAS :
C’est là que j’ai heurté une limite majeure de la psychologie cognitive. Comprendre apaise le mental mais la sécurité est une expérience corporelle. Je pouvais expliquer parfaitement ce qui se jouait en moi. Nommer les mécanismes. Relier les causes à l’histoire. Mon corps, lui, n’en avait rien à faire, Il ne cherchait pas du sens. Il cherchait un signal clair : est-ce que je suis en sécurité ici, maintenant ? Et tant que cette réponse n’était pas vécue, aucune compréhension ne pouvait calmer l’alerte.
L'INJONCTION AU BIEN-ÊTRE COMME VIOLENCE DOUCE :
Ce qui m’a le plus perturbé, c’est de voir à quel point le discours dominant renforce cette confusion. On dit : « Tu devrais être calme. » « Tu devrais aimer le silence. » « Si tu es encore agité, c’est que tu résistes. » Mais pour un système nerveux dysrégulé, ces injonctions ne sont pas aidantes. Elles sont culpabilisantes. Elles transforment une réponse physiologique en faute morale. Elles poussent à forcer un état que le corps ne peut pas encore habiter. Et forcer le calme, paradoxalement, aggrave l’insécurité
CE QUE J'AI COMPRIS ENSUITE :
Il m’a fallu du temps pour intégrer une idée simple, presque dérangeante : Je n’avais pas besoin de comprendre plus. J’avais besoin de me sentir en sécurité, pas dans l’abstrait, pas dans un concept mais dans des expériences concrètes, répétées, ordinaires, Des moments où rien n’était attendu de moi, Où je pouvais rester présent sans me corriger, où le calme n’était pas une performance, mais une conséquence
L'INTROSPECTION QUI COMMENCE APRÈS LA RÉGULATION :
C’est là que ma vision a basculé, l’introspection n’est pas un point de départ. Elle est un fruit. Quand le système nerveux commence à se poser, le regard intérieur devient plus doux, moins défensif, moins pressé de résoudre. Avant cela, l’introspection sert souvent à survivre, pas à se rencontrer.
MA VÉRITÉ :
Ma vérité, aujourd’hui, ne vient pas d’une révélation soudaine. Elle s’est construite à travers des allers-retours, des échecs silencieux, et beaucoup d’honnêteté envers moi-même. Pendant longtemps, j’ai cru que si le calme m’était inaccessible, c’était parce que je n’avais pas encore trouvé la bonne clé. Le bon concept. La bonne pratique. La bonne posture intérieure. Alors j’ai cherché. J’ai compris. J’ai relié des points. Et pourtant, mon corps continuait de se tendre dès que tout ralentissait. Il m’a fallu du temps pour accepter une chose très simple, mais profondément dérangeante pour l’homme que j’étais : mon agitation n’était pas une erreur à corriger, mais une adaptation à respecter. Mon système nerveux avait appris, très tôt, que rester en alerte était plus sûr que se relâcher.
Que l’attention constante protégeait. Que l’activation évitait quelque chose de plus dangereux encore. Alors quand le calme apparaissait, il ne ressemblait pas à une récompense. Il ressemblait à une absence de repères. À un endroit sans balises. Aujourd’hui, je ne cherche plus à “descendre” vers le calme. Je ne cherche plus à m’y forcer comme on se forcerait à rester immobile dans une pièce inconnue. Je comprends que le calme n’est pas un état supérieur. C’est une conséquence naturelle quand le corps sent qu’il n’a plus à se défendre. Ma vérité, c’est que la paix intérieure ne se conquiert pas. Elle se permet et se permettre la paix demande parfois plus de courage que de continuer à lutter. parce que lutter, je savais faire. Rester, sentir, ne rien réparer… c’était nouveau. Aujourd’hui, quand le calme provoque encore une légère tension, je ne l’interprète plus comme un recul. Je l’écoute comme une information :
il y a encore une partie de moi qui n’a pas intégré que le danger est passé. Je ne la force pas. Je ne la corrige pas. Je lui offre du temps. Je choisis des rythmes qui n’excitent pas inutilement mon système. Des liens où la présence n’exige pas d’effort constant. Des espaces où je peux exister sans être performant, intéressant ou profond. Ma vérité, c’est que je n’ai plus besoin de me dépasser pour aller bien. J’ai besoin de m’habiter. Et ce changement là a bouleversé ma manière d’aimer, de penser, de créer, de me taire. Le calme n’est plus une injonction spirituelle. Il devient parfois un frisson doux, parfois un vide inconfortable, parfois une respiration enfin complète. Et tout cela est juste. Ma vérité, aujourd’hui, c’est que la sécurité intérieure n’est pas un sommet à atteindre. C’est un sol à retrouver. Et quand ce sol commence à exister, le silence cesse d’être une menace. Il devient un lieu possible.
CÉDRIC JARDEL
